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Patinage

« Allo, t’es où ? »

L’appel a peu de chance d’aboutir sur mon portable qui est ou déchargé ou oublié à la maison. Et souvent tant mieux, car l’intimité et la liberté sont préservées.

Difficile, impossible de rester zen lorsque le petit mouchard oublié dans une poche se met à rugir dans le rayon des salades, là où la concentration des clients est la plus élevée. Alors j’évite toute réponse personnelle, ce qui entraîne forcément nombre de questions auxquelles je tente d’échapper avec la virtuosité du fugitif cerné par une meute de chiens enragés. J’abrège donc la communication, au grand soulagement des clients qui peuvent enfin reprendre leur souffle et continuer à pousser leurs chariots, des caissières qui réactivent leur tapis, du poissonnier qui se relouche un litre de moules.

Quand le téléphone n’était utilisé que pour de courts instants, pour l’essentiel de la vie, bien avant la téléphonie gratuite, vers l’époque mérovingienne du combiné bien ancré à sa base, du cadran circulaire que l’index faisait pivoter chiffre après chiffre, le plaisir était déjà dans la sonnerie. Qui est-ce ? Parfois l’inquiétude surgissait instantanément : Pourquoi quelqu’un appelle-t-il à cette heure ? Et puis rien de compliqué :
- Comment vas-tu ?
- Très bien, et toi ?
- Ben ça va.
-Bon, alors à bientôt 
- Salut et merci pour ton appel.

Aujourd’hui, c’est beaucoup plus technique. Il faut réfléchir en parlant et répondre correctement à des milliers de questions. Un triple axel piqué qui s’achève toujours, pour moi, vautré dans la glace. Le passage d’un simple lutz à une petite glissade tient du miracle, tant je suis rarement satisfait de mes performances.
Lorsque la communication est terminée (l’ex-communication donc), je me trouve lamentable: j’ai oublié… presque tout ce que j’aurais dû dire, et ce que j’ai dit ne cadre souvent pas avec ce que je pense, comme « je suis content de te voir, ta maison est si belle ». Et je m’en veux d’avoir synthétisé deux idées en une phrase qui laisse à penser que tout le plaisir réside dans la maison. Ça demanderait un rappel, non ? Non, il n’y a pas de rappel pour les contre-performances (ne pas confondre les sifflets de satisfaction et les huées), et il serait encore plus difficile d’assumer une chute sur une simple prise d’élan.

Allez, rentre au vestiaire, la prochaine prestation sera peut-être meilleure... minable ! 
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